Leadership féminin : Nancy Bagniakana, de l’enfant du port à la direction d’Hapag-Lloyd Congo

Des quais du port de Pointe-Noire où elle accompagnait son père durant son enfance aux expériences professionnelles qui l’ont conduite hors d’Afrique, jusqu’aux bureaux de direction de Hapag-Lloyd Congo, le parcours de Nancy Bagniakana est une histoire de passion, de transmission et de rigueur. Nommée en juillet 2025 à la tête de la filiale congolaise du 5ᵉ armateur mondial, elle incarne une nouvelle génération de leaders africains capables de conjuguer l’excellence des standards internationaux avec l’agilité indispensable aux réalités des marchés locaux. Femme de terrain et dirigeante engagée — tant dans l’économie maritime qu’auprès des enfants de l’orphelinat Cœur Céleste —, elle défend une vision ambitieuse du développement portuaire et des interconnexions régionales comme leviers essentiels de croissance pour l’Afrique centrale.

Dans cet entretien accordé à LogistAfrica, elle revient sur son parcours, les défis du leadership féminin dans le maritime, ainsi que sur les transformations nécessaires pour bâtir un secteur plus compétitif, inclusif et connecté au commerce mondial.

Propos recueilis par Carlos Kpodiefin 

1. Pouvez-vous vous présenter à nos lecteurs et revenir sur votre parcours, les étapes clés de votre carrière qui vous ont permis d’accéder à des fonctions de direction ?

Je m’appelle Nancy Bagniakana, Congolaise, basée à Pointe-Noire. Aujourd’hui je suis dirigeante d’entreprise, à la tête d’Hapag-Lloyd Congo, 5ème armateur mondial. Je travaille à connecter les villes et capitales d’Afrique Centrale avec le reste du monde, et ce, depuis 15 ans. Si je devais parler de 3 moments clés qui ont marqué ma carrière, je dirais d’abord que l’un des éléments fondateurs de mon parcours remonte à mon enfance. J’ai eu la chance d’avoir un père qui a évolué tout au long de sa carrière dans le monde maritime, à la fois en mer et dans les opérations portuaires et une mère qui a également fait sa carrière dans le secteur de la logistique. Très tôt, j’ai mis les pieds dans différents types de navires avec mes frères et soeurs et j’ai découvert le monde du transport maritime avec mes yeux d’enfants. Mon père en m’emmenant au port de Pointe-Noire où il travaillait, à clairement semer une graine en moi. Deuxième moment clé 2012, qui a marqué mon retour professionnel à Pointe-Noire. Après avoir effectué mes études en logistique et transport maritime en France puis, j’ai rejoint l’armateur Néerlandais Niledutch à Anvers. J’ai rapidement eu l’opportunité de rejoindre le bureau de Pointe Noire à un moment où le dirigeant de l’époque construisait son équipe et tenait à avoir des talents Congolais. J’y ai rencontré le Directeur Général, qui est devenu un modèle, un mentor, qui m’a fait confi ance. Avec lui j’ai appris à évoluer dans un cadre international, avec les standards et les exigences d’un grand groupe, tout en comprenant la réalité du terrain et les défi s spécifi ques du contexte congolais. Il m’a aussi encouragée à sortir de ma zone de confort. Il insistait beaucoup sur l’importance de comprendre fondamentalement les opérations: aller sur le terrain, au port, échanger avec les équipes opérationnelles. Cette expérience a profondément façonné ma manière de manager aujourd’hui. Le troisième moment clé a été en juillet 2025 lorsque j’ai été nommée pour prendre la direction du bureau Hapag-Lloyd Congo. Un challenge qui vient couronner 15 ans d’expérience dans le métier. C’est un challenge important, mais aussi une reconnaissance du travail accompli au fi l des années.

2. Depuis Pointe-Noire, vous dirigez les activités d’un des principaux armateurs mondiaux. Quelles sont aujourd’hui vos principales responsabilités et comment conciliez-vous les standards internationaux d’un groupe mondial avec les réalités locales du marché africain ?

A la tête d’Hapag-Lloyd Congo, ma responsabilité est de conduire mes équipes pour atteindre nos objectifs stratégiques. Mon rôle demande de trouver l’équilibre entre des standards d’un groupe international et les réalités du terrain qui sont propres à chaque marché. Comme partout ailleurs, cela demande de l’agilité et une capacité d’adaptation. Cela, sans jamais remettre en question la qualité du travail délivré et le respect d’une valeur qui m’est chère : l’intégrité. Cela demande de faire de la pédagogie avec l’ensemble de mes interlocuteurs et parties prenantes en local et à l’international. Au quotidien, je conseille et accompagne nos clients. Mes actions doivent nous permettre d’augmenter nos parts de marché et surtout accélérer le développement du secteur du transport maritime au Congo pour contribuer au rayonnement du Port de Pointe-Noire.

3. Vous défendez l’idée que la modernisation portuaire et les interconnexions régionales sont clés pour l’Afrique centrale. Pourquoi ces leviers sont-ils prioritaires?

La modernisation des ports et le développement d’interconnexions régionales permettent de réduire les coûts logistiques, d’intégrer les marchés, de désenclaver les territoires et de stimuler la croissance économique en Afrique centrale. Moderniser et digitaliser nos processus nous permet de réduire les coûts et délais de transports et donc d’être plus compétitifs et d’attirer davantage d’investissements étrangers En Afrique centrale, plusieurs pays n’ont pas d’accès direct à la mer. Les interconnexions régionales (routes, chemins de fer, corridors logistiques) permettent de relier les ports aux capitales et zones industrielles de l’intérieur, de faciliter l’exportation des ressources naturelles et de réduire l’isolement économique des régions enclavées.
Je pense que les routes maritimes et terrestres sont des clés pour accélérer le développement de notre région.

4. Si vous deviez résumer votre vision du développement logistique de l’Afrique centrale en une phrase, quelle serait-elle ?

Diversifi er les routes, interconnecter les villes et construire des champions nationaux puis régionaux, nous permettra d’augmenter notre poids dans le commerce mondial.

5. En tant que femme dirigeante dans le maritime, quels défi s spécifi ques avez-vous rencontrés au cours de votre parcours ? – Avez-vous dû, à certains moments, faire davantage vos preuves pour asseoir votre légitimité ?

J’ai eu la chance, grâce à mes compétences et mon expérience de toujours avoir la confi ance de mes clients, mes partenaires et mes patrons. Nous sommes dans un secteur où le travail s’évalue facilement et où on ne peut pas tricher. Ma légitimé est portée par mes 15 années d’expérience.

6. Pensez-vous que la place des femmes évolue réellement aujourd’hui dans le secteur maritime africain ? Quelles actions concrètes les entreprises internationales peuvent-elles mettre en place pour favoriser l’accès des femmes aux postes de décision ?

Je rencontre de plus en plus de femmes aux parcours construit sur le temps avec des expériences solides. Elles sont souvent discrètes c’est vrai, mais elles contribuent au développement du secteur au quotidien. Je pense qu’elles doivent davantage prendre la parole pour parler de leurs parcours pour en inspirer d’autres. Les entreprises devraient valoriser ces parcours et ces compétences pour attirer de nouveaux talents.

7. Quel conseil donneriez-vous à une jeune femme africaine qui souhaite faire carrière dans la logistique ou le transport maritime ?

Aller sur le terrain dès le début pour maîtriser les rouages du métier. Avant d’être à la tête il faut avoir les pieds bien ancrés et une base solide de connaissances et de chaque étape de la chaîne de valeur. Si le terrain n’a pas de secret pour vous, vous serez meilleure pour penser la stratégie.

8. Vous êtes également engagée dans des actions solidaires à travers l’orphelinat Coeur Céleste. En quoi cet engagement complète-t-il votre parcours professionnel ?

J’ai conscience d’avoir eu la chance d’avoir accès à des opportunités. Je suis convaincue que le talent existe partout et que les parcours de vie se construisent grâce aux rencontres et aux opportunités. Ce qui manque à certains. J’ai le privilège d’avoir étudié et découvert le monde, je ne peux pas penser mon parcours sans redonner et ouvrir des portes à d’autres. L’orphelinat Coeur Céleste fondé par ma mère, dont je suis très fi ère, est ma manière à moi d’impacter positivement d’autres trajectoires de vie. Cela passe par donner deux choses précieuses : le temps et de l’amour, à des enfants qui seront les prochains bâtisseurs de notre pays et continent.